Contes et Chroniques - André Carretoni

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Contes et Chroniques

 
 
 
D5TR

Elle s’est assise à la table du fond et a commandé une bière. Moi aussi, j’ai levé la main.
Jamais, pendant toute ma vie, je n'avais vu une femme comme elle.

Elle a souri, j’ai avancé le pion du fou du roi. J’ai souri aussi.
Ella a avancé le pion du roi, j’ai avancé le pion du fou du roi de deux cases.
J’ai la tête, elle a rougit, j’ai souri encore une fois.
Elle m'a retourné un hochement de tête et a placé sa reine à la cinquième case du roi.
Echec et mat.
Et moi je suis resté là-bas, immobile, vaincu mais empli de passion. Une victoire sans mort.
Mon royaume est devenu son royaume, et mes armées ont commencé à se battre à ses côtés. 


France x Suisse

Français – D’accord. Donne-moi ton numéro ?
Suisse – 04 20 10…
Français – 090…
Suisse – 60 10.
Français – 70…
Suisse – Si tu ne trouve pas le restaurant, tu m'appelles.
Français – Oui. Pas de soucis. 09070...
Suisse – Bon. A demain alors.
Français – Non ! Attend ! Il me manque ton numéro !
Suisse – Pardon ?
Français – Il me manque de numéro ici.
Suisse – Ça veut dire ?
Français – 0 90 70...
Suisse – C'est ça.
Français – C'est ça quoi ?
Suisse – Mon numéro.
Français – C'est tout ?
Suisse – Oui. 04 20 10 60 10.
Français – Mais il n'y a que cinq numéros ici !
Suisse – Pardon ?
Français – Ton numéro de téléphone a juste cinq numéros ! C’est normal ça en Suisse ?
Suisse – Mais non. 04 20 10 60... Ah ! C’est vrai ! J'ai compris !
Français – Moi pas.
Suisse – Mon numéro est : 04 espace 20 espace 10 espace 60 espace 10 !
Français – Ulàlà ! Tu as raison ! Je l’avais oublié aussi ! Vous comptez d’une autre manière en Suisse !
Suisse – Désolé ! J’oublie toujours ça !
Français – Mais non. C’est ma faute aussi. Maintenant je pense qu’on est bon. 04 20 10 60 10. Ne t’inquiète pas. Je serai à l’heure.
Suisse – Tu dois être à l’heure si tu veux le job ! Mon chef n'aime pas le retard.
Français – Je veux vraiment ce job.
Suisse – Tu l’auras. Allez. A demain alors. On t'attend au restau pour commander le dîner.


La main de Dieu est, en fait, française
 
Mon père était descendant d'Italiens et de Syriens (ou Libanais, lui-même ne le savait pas). Ma mère est descendante de Portugais et d'Espagnols. Mon père est né à Mato Grosso do Sul et ma mère à Minas Gerais. Pour ma part je suis né à Rio de Janeiro en 1971, et en 1998 je suis parti du Brésil. J'ai vécu six ans à Lisbonne, quelques mois en Italie, deux ans en Suisse et j'habite Paris depuis un peu plus d'un an. J'ai pris la nationalité portugaise, ma femme m'a donné le droit d'obtenir la nationalité italienne et, si je vivais cinq ans en Suisse, ce que je pourrais faire, j'aurais la nationalité helvétique. Vais-je dire que je suis carioca (1) ? Que je suis même brésilien ? Jamais. Je ne peux pas. Je suis un citoyen du monde, je ne suis pas un document, malgré le fait que je ne puisse pas vivre sans pão de queijo (2).
 
Je souffre pour les misères du Brésil et les conquêtes vertes-jaunes me réjouissent, mais je me lamente aussi sur la faim en Afrique, tout comme je suis heureux pour les victoires françaises. Liberté, égalité et fraternité, mais que ces droits soient en Europe, en Afrique ou au Venezuela. J'admire la virtuosité de la capoeira, j'aime les sculptures de Rodin et je me lèche les doigts en dégustant des escargots. Je suis vicié aux croissants au beurre, peut-être seraient-ils encore meilleurs tartiné de catupiry et je reste bouche bée à l'écoute d'un CD d'Edith ou de Elis.
 
Elis Piaf / Edith Regina. Johnny Hallyday devrait avoir fait de la musique avec Raul Seixas. Godard devrait avoir réalisé un film avec Cassilda Becker. Victor Hugo raconté l'histoire de Tiradentes, et Delacroix peint une scène d'Umbanda. Le Christ Rédempteur, après tout, a la tête et les mains sculptées en France.
 
Mais rien de ce que je dis là ne doit être considéré comme une vérité absolue. Un écrivain ne possède pas de vérités absolues, il possède seulement un point de vue, il est un prisme, un être qui transforme ce qu'il voit et ressent dans le cristal de ses expériences personnelles et qui écrit ses conclusions et ses doutes pour les autres personnes; et, s'il a réellement aimé la première fois qu'il a fait cela, il ne réussira plus jamais à s'arrêter. Cela en a été ainsi avec moi, et c'est pour cela que je suis ici, pour partager cet passion.
 
J'envisage de parler de l'actualité, des mouvements culturels, films, livres, de ma vie, celle des autres (pas trop en mal) et sur les idées qui naissent dans ma tête prêtes pour être partagées. Et, bien sur, j'espère aussi entendre ce que vous avez à dire, dans ma tentative continue de purifier le verre duquel je suis fait.
 
Je remercie l'opportunité d'être là, participant à ce véhicule de communication déjà reconnu. J'espère me montrer à la hauteur de la confiance qui m'a été témoignée et réussir à créer de nouvelles et durables amitiés.
 
Allons-y! 


Tragédie au Salon du Livre
 
Présentations et remerciements faits, la tâche qui m'a été donnée m'a semblée plus difficile à accomplir que ce que j'avais d'abord pensé. Je ne veux pas débarquer ici et seulement remplir un espace vide, la colonne vide de l'auteur Carretoni, mais au contraire sentir que nous allons dans la bonne direction. Par où exactement nous allons, je l'ignore, et je sais que nous n'allons jamais arriver là, mais, malgré la conscience que la perfection continuera à nous filer entre les doigts, nous ne pourrons jamais arrêter notre cheminement.
 
Le 16 mai j'ai vu un film charmant. Il avait pour titre « le Brésilien qui vivait à Paris et qui s'est rendu au Salon du Livre de l'Amérique latine dans l'espoir de voir un de ses auteurs préférés, Luis Fernando Veríssimo, et qui n'est pas arrivé à temps. » La fin du film n'a pas été aussi charmante que le reste, mais elle a porté une nouvelle leçon à cet auteur.
 
Ce fut un problème d'heures. J'improvisais un rôle de guide-touristique pour des visites du Portugal et, dans la course, j'ai noté l'horaire erroné. Je n'ai pas noté, j'ai voulu le retenir de mémoire et j'ai confondu avec l'horaire d'Adriana Lisboa. Voilà. Veríssimo était déjà parti. Néanmoins, pourquoi ? Pourquoi me suis-je senti aussi frustré de ne pas avoir réussi à le rencontrer ? Que lui aurais-je dit, après tout, si je l'avais trouvé ?
 
Rien. Absolument rien. Je lui aurais souri, lui aurait donné mon prénom pour qu'il l'écrive sur l'une des premières pages d'un de ses livres, lui aurait serré la main et imaginé d'être contaminé par son talent, à travers son aura, ses atomes, comme une grippe ABC qui ne se transmettrait qu'entre écrivains.
 
- Va travailler, jeune homme. - m'aurait-il dit.
 
Les bancs étaient couverts de livres en portugais, en espagnol et en français. J'ai cherché les miens, mais sans les trouver. Les verres étaient prêts pour le cocktail, les langues qui m'entouraient me faisaient me sentir chez moi, et Adriana Lisboa était debout, cerclée de gens. J'ai souhaité qu'elle aie la sagesse nécessaire pour reconnaître les amis et admirateurs des profiteurs; cela a dû être un trait de compassion entre cariocas - non entre franc-maçon - même si j'ai déjà dit ne pas me considérer comme tel. José Muñoz était assis et dédicaçait des livres, Sébastien Lapaque et Carlos Salem également. Et moi au milieu de tout ça, avec un vide dans la poitrine, après avoir perdu une occasion unique de rencontrer l'un de mes gourou littéraires.
 
Il m'aura fallu deux heures pour oublier l'évènement. Encore bien ! Jeune, il m'aurait fallu des mois. La vie a continué, et j'ai pris plus conscience que ce que je dois faire est écrire. C'est ce chemin-là qui me portera jusqu'à la perfection inatteignable que je recherche, et non celui où j'ai besoin d'une rencontre avec un pronom personnel du premier type.
 
- Merci, Luis.
 
Néanmoins, j'aurais démontrer ici mon admiration.
 
Enfin,ce soir là avait aussi lieu la nuit des musées et j'ai été voir l'exposition Controverses à la Bibliothèque Nationale. Qui fut très intéressante, je dois dire. Je m'attendais à trouver seulement des photos choquantes, mais en vérité j'ai pu découvrir des photos qui ont marqué l'histoire (si quelqu'un veut les voir, je conseille une visite au musée de la photographie à Lausanne, en Suisse, car beaucoup de photos venaient de là).
 
Et si par hasard toi, Luis, tu lis ce message, s'il te plaît, entre en contact avec moi. La prochaine fois que tu viendras à Paris, téléphone-moi, pointe-toi à ma porte, aborde-moi dans la rue, crie, même si je sais bien que tu n'as pas besoin de quelqu'un pour t'offrir un bourbon au Harry's Bar, je suis aussi gaucho (1) et je te promets de ne pas essayer de voler ton talent. Je sais que tout ce dont j'ai besoin se trouve à l'intérieur de moi, mais je pense que tu dois être une personne très intéressante avec laquelle converser.
 
Bon. Je ne suis même pas gaúcho, et après? 


AF447 Rio-Paris
 
Ce n'est pas le lieu pour délibérer sur les suppositions qui sont en train d'être faites, sur comment s'organise le repêchage des corps, la recherche des débris, l'établissement de la liste des passagers et de l'équipage, publier des photos ou encore raconter l'histoire d'un commissaire de bord ou d'une hôtesse de l'air en particulier. Celui qui serait venu ici à la recherche d'information ou de sensationnalisme se retrouverait à la mauvaise place. Cet espace sera utilisé aujourd'hui pour rendre un hommage, pour étreindre à travers quelques mots les êtres chers qui sont partis et ceux qui sont restés, conscient que nous avons tous été atteints, nous sommes tous liés et personne n'est exempté des joies comme des disgrâces de la vie.
 
Je sais qu'il est difficile de comprendre et de trouver une logique dans un accident d'une telle proportion. Je n'essayerai pas de l'expliquer. Je sais qu'il est difficile de réconforter un enfant resté orphelin, une femme devenue veuve ou une mère désespérée, il n'y a rien de pire que perdre un fils, mais, en même temps, permettez-moi de dire combien je crois qu'au milieu de cet évident chaos, tout a un sens et personne n'est abandonné.
 
La foi est un don qui n'est pas donné à tout le monde, et je me sens béni de l'avoir. Je n'appartiens à aucune église, à aucune croyance, je n'ai pas de dogmes, seulement des vices, mais je ne crois pas que tout ce que j'ai dans la tête et dans le cœur fasse partie d'un simple hasard. Je crois qu"ils" vont bien, que nous aussi continuerons bien, que nous nous retrouverons tous là-bas, quelque part, et que nous retournerons tous ici.
 
A ceux qui étaient dans le vol AF447 Rio-Paris, et à ceux qui n'étaient pas dans le vol AF447 Rio-Paris:
 
- Commandant!
- Oui, matelot.
- Nous venons juste d'atterrir.
- Parfait! Rassemble les turbines! Sais-tu où nous sommes?
- Au fond de la mer!
- Exactement! Informe tout le monde que le vol s'est passé comme prévu.
- Monsieur...
- Oui?
- L'équipage et les passagers...
- Qu'est-ce qu'ils ont?
- Ils vous attendent. Ils veulent vous remercier.
- Oh, matelot. Dis-leur que j'ai juste fait mon travail...
- Ils insistent.
- Bien, si c'est ainsi, dis-leur que j'irai me joindre à eux.
- Oui, monsieur.
- Eh, matelot?
- Oui, comandant?
- Bon travail.
- Merci, commandant.
 
L'avion ouvrit ses portes et tous sortirent de l'appareil. Jamais ils n'avaient vu un pays aussi beau que celui là. En faites, jamais quelqu'un n'avait eu l'occasion de voir un tel pays. Et, observés avec curiosité par les poissons et les baleines qui s'étaient approchés, hommes, femmes et enfants commencèrent à danser au son des étoiles de mer.
 
- Regardez! - cria quelqu'un - Un carrousel de chevaux marins!
 
"Le bleu profond du ciel répondait au vert profond de l’océan."
(Les travailleurs de la mer, Victor Hugo) 


Classe, de Blandine Keller
 
Je m'étais rendu au bureau postal le plus proche de mon appartement et c'est à la sortie que j'appris, en face d'un panneau de collage, qu'Émile Zola, Alexandre Dumas (père et fils), Stendhal et le poète André Chenier furent un jour mes voisins et que le journal l'Aurore avait publié le fameux discours "J'accuse" à quelques mètres de chez moi.
 
Je ne suis pas spécialement du genre à engager la conversation avec des inconnus, mais comme une dame lisait au même moment cette affiche, j'ai laissé échapper que j'étais moi aussi un écrivain du deuxième arrondissement, me plaçant avec audace à côté de ces grandes références de la littérature française.
 
- Moi aussi - confia-t'elle - par contre, j'habite le dixième.
- Alors, retournez dans votre arrondissement!
 
Trêve de plaisanterie, ce n'est pas ce que je lui dit.
 
Nous étions là réunis, la famille Dumas, Zola, Stendhal, Chenier et nous deux, alors j'ai commencé à parler de mon dernier livre et elle a commencé à m'expliquer un peu de son oeuvre majeure, Classe, qui est devenue une pièce de théâtre et que j'ai été emprunter deux jours après à la bibliothèque de mon quartier, grâce à la curiosité que ses commentaires m'avaient inspiré.
 
Parmis les endroits où ont été présenté la pièce figure Lausanne, ville où j'ai habité.
 
D'abord, je dirais avoir été surpris : imaginant trouver juste un travail de caractère psychologique, j'ai découvert un texte accessible et une écriture qui rompt les frontières, avec de larges espaces qui sortent victorieux d'une féroce bataille contre les attendues ponctuations. Classe, de Blandine Keller, une leçon de littérature pour élèves de sixième, racontée comme une session de jazz inattendue, une partition sans barres ayant comme principale mélodie l'Odyssée d'Ulysse naviguant, aussi libre que seul l'esprit rêveur d'un enfant peut l'être. L'unique règle présente: les normes de comportement dans une salle de classe.
 
Il serait impossible de citer tout ce qu'un livre veut dire ou de certifier quel fut la principale intention de son auteur, mais je pourrai toujours dire ce que j'ai ressenti en le lisant, comme un cyclope imparfait dont l'unique œil serait le résultat de sa vision particulière du monde.
 
Blandine Keller m'a prouvé une nouvelle fois qu'il y a de la vie hors du monde que nous connaissons, hors de la forteresse troyenne des coûteuse publicités et des grandes distributions. Peut-être serait-ce une bonne idée, d'ailleurs, de cacher son livre dans un Cheval de Troie et d'attendre qu'il soit porté dans la forteresse, qu'il soit jugé inoffensif, et que le public ait l'opportunité de connaître cette histoire sans la nécessité d'une rencontre fortuite dans un bureau de poste.
 
Après, le livre fera le reste. 


Bye Bye Johnny
 
Voici l'hiver de notre plaisir...
 
Après cinquante ans de carrière, Johnny Hallyday dit au revoir à la scène.
 
Roberto Carlos vient de fêter un demi-siècle de Jovem Guarda1.
 
Triste de voir la fête toucher à sa fin, Michael Jackson est décédé, à l'âge de cinquante ans.
 
Je n'ai vu ni Johnny ni le Roi Roberto, mais j'ai vu les feux d'artifice à partir du pont Richard, je veux dire, Alexandre III. Une demi-heure de couleurs et d'explosions qui partirent directement de la tour et aussi de mon porte-feuille, pour fêter cent vingt ans avec style et avec une question musicale dans la tête de tous: qui est-ce qui viendra remplir ces places laissées désormais vides?
 
The rock is dead and the dream is over. Henri Salvador, grand-père de la Bossa Nova, assista à tout cela depuis le Père-Lachaise et de notre côté, nous voilà avec trop d'espace libre sur les disques durs de nos ordinateurs. On a beau acheter des CD originaux , on a beau faire des download illégaux, le passé est connu et j'attends de voir le futur, parce que même si on se lance à faire un pas de Moonwalker, ça ne ramènera pas tout ce qu'on a eu de bon durant ces cinquante dernières années.
 
Et que personne n'essaie de copier les idoles de jusqu'alors, que n'apparaisse pas un type à ma porte avec les mêmes trois notes, échelles, ou avec de médiocres petites rimes. A la radio il est rare d'entendre quelque chose de révolutionnaire et nous continuons à avoir besoin de nouveaux sons, quelque chose qui rompe avec tout, nous rappelant que Liberté, Egalité et Fraternité n'est pas juste un slogan pour s'offrir un week-end prolongé.
 
Il suffira d'une étincelle
D'un mot d'amour pour
Allumer le feu
Allumer le feu
Et faire danser les diables et les dieux
Allumer le feu
Allumer le feu
 
D'ailleurs, le Rock ne fut jamais contre le système, il fut toujours son enfant capricieux; néanmoins, aujourd'hui, en laissant l'adolescence derrière, nous n'avons même plus besoin des maisons d'éditions: l'internet est là, les sites sont là pour mettre les vidéos sur le marché, le public choisi ce que les producteurs veulent et non plus le contraire.
 
De quelque manière, ayant aimé ou non ses chansons, indifférent aux racines de ses musiques, à la machine commerciale, merci Roberto Carlos Braga et Jean-Philippe Smet. Merci Michael. Merci Henri. Vous fûtes de grands artistes. Maintenant que viennent les prochains.
 
Só quero que você me aqueça nesse inverno
E que tudo mais vá pro inferno
E que tudo mais vá pro inferno
 
Je veux juste que tu me réchauffes cet hiver
Et que tout le reste aille à l'enfer
 
Et que tout le reste aille à l'enfer 


Le Petit Carioca
                                                            
Pour la troisième fois, j'ai reçu un de ces coffrets cadeaux avec lequel on peut choisir un restaurant et j'avoue que je me suis senti mitigé. Gratuit tout est bon, mais attention. Les deux premières fois, après avoir rencontré des établissements qui n'ont pas voulu accepter mon bon, après avoir vu des visages dépités à l'idée de me voir payer l'addition avec un chèque-cadeau, j'ai fini par me sentir demandant une faveur. J'ignore comment marche les négociations de publicité pour ces produits, je ne le sais pas, je ne sais même pas quel pourcentage chacun reçoit pour chaque échange; au final, avec mes choix, j'ai fini par être bien servi, mais bref, ce n'est pas pour discuter de ce sujet que j'ai commencé à écrire ce texte.
 
Cette fois, j'avais comme options divers activités. Face à l'hypothèse de conduire une Ferrari, de faire un cours de plongé dans le Lac Léman, des aventures moins émotionnantes et d'autres plus relaxantes, j'ai fini par décider de réaliser l'un des plus vieux rêves de l'homme: j'allais faire un baptême comme pilote.
 
Peut-être êtes-vous l'une de ces personnes qui aiment les consoles de jeux? Vous avez peut-être un jour acheté l'un de ces joysticks pour installer face à votre ordinateur? Pour se sentir vraiment pilotant un avion de combat, un Boeing? Oubliez. Ce que j'ai vécu là-haut n'a effectivement rien à voir avec votre fauteuil. Rien à voir non plus avec la montagne russe spatiale de Disney, celle que j'ai vu de là-haut. Je suis en train de parler de piloter un avion, mon ami! Piloter un avion! J'avais déjà fait un cours de parachutisme au Portugal, à Evora, mais avoir eu le contrôle d'un Cesna a été une sensation vraiment à part.
 
Cela va être facile, avais-je anticipé. Arrivé là-haut, je ferai des photos et l'instructeur me laissera sentir les turbulences pendants quelques minutes.
 
Lognes. J'y suis allé en RER et j'ai encore marché plus ou moins deux kilomètres et demie.
 
- Bien - l'instructeur commença le briefing - quand nous arriverons à soixante noeuds par heure, tu devras tirer le manche doucement vers toi. Tu devras le garder ainsi jusqu'à ce que nous arrivions à plus ou moins deux mille pieds d'altitude. Après, tu contourneras Disneyland et tu retourneras poser l'avion.
 
"Oh, le monsieur ici sait que c'est la première fois que je fais ça?"
 
A première vue Jean-Claude me sembla antipathique; mais, après avoir quitté la piste de décollage, je compris que le motif de son apparente distance était le fait que MOI je vivais encore dans un autre monde. J'étais encore un non-initié. Il changea de semblant avec moi dès mes premières démonstrations d'euphorie et sourit de mes commentaires de telle manière qu'il me sembla alors me trouver dans le lieu le plus sûr du monde, même si c'était pourtant moi qui pilotais théoriquement l'avion.
 
L'appareil nous secoua un peu à cause de quelques turbulences, le casque sur mes oreilles m' isolait de l'inconfort que j'avais senti autrefois en raison du bruit du moteur. Je regardai en bas et je vis des terrains et des maisons défiler, je regardai l'horizon, je vis la tour Eiffel au fond, je sentis un froid dans l'estomac à chaque masse d'air chaud que nous trouvâmes et je cogitai la possibilité de lui rendre les commandes. C'était déjà pas mal. Je résistai néanmoins, je volai en parallèle à une autoroute, je la suivis, j'eus besoin de concentrer encore plus d'attention à cause d'un hélicoptère qui était en train de décoller, je réalignai l'appareil, j'admirai le château de Cendrillon, je nous posai.
 
- Merci, Saint Exupéry! - dit-je, nous arrachant encore d'avantage de sourires.
 
Bien sûr, Jean-Claude était là pour contrôler la radio, les pédales, il était là pour donner la touche de maître au moment de se poser, ce dont d'ailleurs je le remercie.
 
Cela n'aura duré que le temps d'une file d'attente pour dévaller une montagne russe, mais revient moins cher que l'achat d'un vidéo-game. Ainsi, avec ou sans ces coffrets-cadeaux merveilleux, essayez, je vous le recommande. Osez dédier deux ans de votre vie pour passer votre licence de pilote si cela a toujours été l' un de vos rêves, ou faites-le seulement une fois pour vivre cette expérience. Il y a quelque chose là-haut qui nous rappelle combien la vie est courte et qui change la perspective que nous avons de la vie. Et, si cette aventure nous permet d'avoir le même point de vue qu'un jour Santos Dumont1 eut de Paris, c'est encore mieux. 


Les Vignes de Paris
 
Ce fut un merveilleux été, et je dois accepter qu'il est finit. Je dois retourner à écrire. Non que j'ai quelque chose contre le fait d'écrire alors que le soleil brille, bien au contraire, j'adore écrire sur une terrasse, mais j'eus des mois tant remplis que je me suis complètement vidé. J'ai tout donné de moi. Pas pour la littérature directement mais pour la vie, pour cette même vie qui m'aide à écrire quand le corps est fatigué et que je m'assieds à nouveau en face d'une feuille en blanche.
 
Si je ne suis pas en train d'écrire, je suis en train de vivre, si je ne vis pas, je ne peux pas écrire.
 
J'ai aimé revoir le sable de Paris Plage.
J'ai fait du Velib.
J'ai improvisé des pique-niques au bord de la Seine.
J'ai admiré l'intérieur de l'Hôtel de Ville durant le jour du patrimoine.
Je me suis perdu pendant la Nuit Blanche.
Bateau Mouche de jour. Bateau Mouche de nuit.
 
Samedi, nous sommes allés à Montmartre pour aider à en finir avec toute cette vigne.
 
La nuit fut agréable, et le tout Paris résolu y aller avec nous. La rue Azaïs devint un wagon de métro à l'heure du rush. Mais cela en valu la peine. Tout ce qu'on fait vaut toujours la peine. Nous avons bu du vin et mangé du saucisson. Nous vîmes les feux d'artifice éclater à côté de nous et un chien à vouloir s'en échapper. Son propriétaire essaya en vain de le calmer. Nous vîmes aussi une étrangère qui perdit ses amis et un adolescent qui renversa du vin sur un groupe de personnes. Nous vîmes des huîtres, de la charcuterie, du fromage, des friandises. Nous vîmes toute une vie qui commence à faire partie de ce que je connais de Paris. Paris est vie, Paris est vraiment une fête.
 
J'étudiai aussi durant cet été. Java, Anglais, ASP, Grec, JavaScript et d'autres langues susceptibles d' ouvrir mes horizons, tant personnels que professionnels. Je reçus ma mère pendant un mois et demi et je réceptionnai mon neveu qui vient étudier à l'université de Paris Huit. Théâtre. Je marchai, nous marchâmes beaucoup, preuve marquée par ma mère sur un plan de ville qui devint au final une confusion de lignes rouges entrecroisées. Je crois qu'elle connut Paris plus que moi, même si c'est moi qui resta le plus satisfait. Câlins de mère restent le meilleur des réconforts.
 
Je retournai à faire du théâtre et je m' inscris comme bénévole pour donner des leçons d'informatique au Pari's des Faubourgs.
 
Je connus aussi Provins et alla en Suisse, où je mangeai dans un restaurant gastronomique appelé Les Trois Tours. Sept plats divins et très chers, ce dont je remercie ma belle-mère.
 
Et j'eus aussi mon côté divertissement. Je vis la finale du Dîner Presque Parfait et je me régala avec la victoire de Grégory. Je vis des classiques et des moins classiques du cinéma français et je continue à suivre Koh-Lanta, mon substitut de Pékin Express.
 
Quand je fis tout ça? Ces derniers deux mois, pendant mon absence. Je veux vivre pour la littérature, mais la littérature n'est pas juste écrire et je dois gagner ma vie. Je dois finir mes prochains livres et je n'ai pas tout le temps disponible que je voudrais. De plus, je dépends des corrections finales du portugais pour le français faites par ma compagne, qui travaille aussi beaucoup et que je remercie chaleureusement pour cet effort.
 
Je ne sais pas si je serai ici l'été prochain, on ne sait jamais ce qu'on boira demain, mais je peux dire que je vis ici mille ans par jour et que Paris fait déjà partie de moi. Pour ma part, j'ai déjà fait d'excellentes vendanges.
 
Paris, je t'aime. Santé. 


Blaise Cendrars
 
C'est moi, le clown, le pauvre d'esprit !
Tu te souviens quand je croyais qu'il y avait une ville de lingots là-bas ?
Même des diamants à tomber des arbres ?
J'ai dit au commandant:
"Emmène-moi au bout du monde, je vais être riche !"
Mais non, il n'y avait ni l'or ni bijou.
Seulement une chose, encore plus bizarre:
J'ai trouvé l'amour !


 
 
 
 
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